L'économie du Donut

Extrait de d'Hoop. R. Transitions écologiques et inégalités mondiales. Pour une approche solidaire et équitable face aux enjeux sociaux et climatiques. Oxfam - magasin du monde. Octobre 2019.

Selon nous, au vu des enjeux planétaires et de l’accélération des changements climatiques, c’est limitée dont le monde a besoin, dans les limites du « donut » imaginé en 2012 par la chercheuse Kate Raworth, alors qu’elle travaillait pour Oxfam. Son principe est de faire apparaître les balises au sein desquelles toute activité humaine devrait dorénavant s’inscrire, afin de maintenir le cap vers « un espace sûr et juste pour l’humanité » (245).

 

L’anneau intérieur délimite le plancher social du bien-être. Il reprend les éléments essentiels, reconnus au niveau international, pour une vie digne: une alimentation suffisante, la santé, l’éducation, le logement, l’énergie… tout en visant plus d’équité sociale et d’égalité hommes-femmes (246).

 

L’anneau extérieur est celui du « plafond environnemental » : il délimite la pression que l’humanité peut exercer sur les systèmes vitaux de la terre sans risquer de les mettre en péril au travers par exemple du changement climatique, de la perte de biodiversité ou de la destruction de la couche d’ozone (247). C’est entre ces limites sociales et planétaires que se trouve un espace juste et sûr pour l’humanité.

 

Pour Kate Raworth, ce « donut » nous invite à un changement radical d’imaginaire   collectif. Cette nouvelle mentalité à construire passera par l’acceptation des limites à toute activité humaine : « La notion de "limites" est délicate pour les cercles politiques et les milieux d’affaires. Elle suscite même une certaine hostilité : on la présente volontiers comme une contrainte face au désir d’innover et au dépassement, comme un obstacle à des découvertes fondamentales. (…) Pourtant, nous nous portons mieux quand nous vivons à l’intérieur des limites des systèmes vivants, mais notre modèle centré sur la croissance résiste ! Dépasser cette obsession pour la croissance est une des transformations les plus difficiles et les plus nécessaires de notre siècle (248).

 

Il faut donc lutter contre la vision des économistes mainstream dans les entreprises, les universités, les administrations et les gouvernements et faire progresser la vision d’une économie basée sur le respect des limites sociales et environnementales.

Cela passera également par plus d’entraide, de coopération, de solidarité entre les pays du monde et entre les citoyen·ne·s (249).

 

L’université de Leeds a utilisé le concept du Donut pour évaluer où se situe la planète par rapport à ces balises sociales et environnementales. Le constat est sévère : selon

cette recherche intitulée « A Good Life For All Within Planetary Boundaries», aucun pays au monde ne répond actuellement aux besoins de base de ses citoyens tout en respectant un niveau d'utilisation des ressources durable à l'échelle mondiale (250).

 

Dans son livre « Dougnut Economics » publié en 2017 et traduit en français en 2018, (251) Kate Raworth imagine 7 principes pour une économie adaptée au monde d’aujourd’hui. Le premier de ces principes est de modifier notre perception du progrès. À la place d’une économie linéaire et dégénérative basée sur l’extraction de ressources naturelles souvent gaspillées pour produire des biens à usage unique qui sont ensuite jetés, il faut selon elle tendre vers une économie circulaire basée sur le solaire, l’éolien et l’énergie marine.

 

Construire un nouveau monde en acceptant les limites sociales et planétaires, cela pourrait se faire aussi en se basant sur une économie « low tech », « low carbone » comme le dit Naomi Klein dans « Tout peut changer ». Cela demande de repenser notre rapport au travail, en favorisant au maximum les « métiers verts » (« green jobs »), qui ne concernent pas que l’environnement mais aussi les services comme par exemple les soins de santé, l’enseignement, l’art... (252) Kate Raworth imagine également un monde où l’énergie ne serait plus créée à partir d’énergies fossiles au profit de quelques multinationales mais par un réseau mondial d’énergie renouvelable détenu par des collectivités, qui l’utiliseraient pour le bien commun. De même, les entreprises ne seraient plus la propriété de quelques actionnaires mais seraient détenues par leurs salarié·e·s qui en partageraient les bénéfices.

 

Mais comme le dit Kate Raworth, on ne peut construire la transition écologique sans une lutte généralisée contre les inégalités, sans lutter contre le 1% de la population mondiale qui détient plus de 50% des richesses (253). Cette lutte contre les inégalités devra aussi se faire dans les pays riches, où les classes moyennes tendent à disparaître. Cela n’empêche en rien de différencier, selon le contexte, la manière dont on pourrait mettre en place des projets de transition équitable, en tenant compte des besoins exprimés par les populations. Ainsi, les alternatives de transition peuvent varier selon le milieu (urbain ou rural), selon le degré de pauvreté, selon la culture, selon les ressources disponibles... Comme le dit Rob Hopkins, il faut de la diversité pour s’adapter à toutes les situations : « Lorsque De Gaulle se demandait "comment gouverner un pays qui a 246 variétés de fromages ? ", il n’avait pas tort. Or nous avons besoin non seulement de 246 variétés de fromages, mais aussi de centaines de manières différentes de construire des maisons, une diversité de manières de produire et de distribuer notre alimentation, et ainsi de suite. Pour moi, c’est là que réside l’avenir – et non pas dans cette supposition que nous serions condamnés à ce que toujours plus de pouvoir et de richesse soient concentrés entre les mains d’un nombre toujours plus restreint de personnes. (254) ».

(245) Voir à ce sujet l’article du dossier de campagne d’Oxfam n°6, mars 2018, « Le donut, une boussole pour mettre le cap sur un nouveau monde » sur www.oxfammagasinsdumonde.be/blog/article_dossier/le-donut-une-boussole-pour-mettre-le-cap-sur-un-nouveau-monde/#fn-49525-2

 

(246) Ces limites sociales sont basées sur les 11 priorités approuvées lors de la conférence Rio+20 en 2012.

 

(247) Il s’agit des limites environnementales planétaires définies par Rockström et al. dans l’étude publiée dans la revue Nature en 2009.

 

(248) Extrait d’un entretien publié par la Revue Projet, N°356, février 2017, repris sur le site Basta www.bastamag.net/Quand-l-avenir-de-l-humanite-depend-d-un-doughnutsymbole-

d-un-espace-juste-et

 

(249) Voir aussi cet article publié sur le site Etopia à propos de l’économie du Donut :

etopia.be/doughnut-economics-de-kate-raworth-ou-comment-refonder-leconomie-sur-des-bases-saines/

 

(250) Voir le site goodlife.leeds.ac.uk/ qui présente les résultats de cette recherche.

 

(251) Kate Raworth, La théorie du donut : l'économie de demain en 7 principes, éd. Plon, 2018. Voir aussi ces 4 vidéos qui résument son livre : www.lisez.com/actualites/les-7-

principes-de-leconomie-de-demain-imagines-par-kate-raworth/683

 

(252) Extrait à 18’11 de la conférence de Naomi Klein à l’Université de Montréal le 11/03/2015 sur www.webtv.coop/video/Tout-peut-changer-Conference-de-Naomi-Klein/4/5cd2399f

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(253) Voir cette vidéo de Kate Raworth à propos de la lutte contre les inégalités : youtu.be/jRQvBqE9c9s

 

(254) Op.cit. www.revuepolitique.be/rob-hopkins-mettre-laccent-sur-le-positif-uniquement-en-ligne/